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le Patrimoine culturel accessible à tous avec Histoire de Son

La démocratisation de la culture

16 Mai 2016, 15:56pm

Publié par véronique muzeau

La démocratisation de la culture

Entretien

 

 

En France, depuis la création du ministère de la culture en 1958, la notion de culture est très souvent limitée au domaine des arts. Pour Gilbert Le Guillou qui a œuvré pendant 40 ans dans l'éducation populaire, cette vision a aussi éloigné la culture du peuple, et vice versa.

 

 

Gilbert Le Guillou a animé et dirigé des maisons pour tous et autres structures de l'éducation populaire dans les Alpes et en Bretagne pendant 40 ans. Il vient d'un milieu ouvrier et a donc bénéficié personnellement de cette éducation populaire. Cependant, fort de son expérience et de son analyse du milieu culturel, il constate que la culture en France s'est institutionnalisée et éloignée du peuple.

 

Malraux, personnage clé

 

D'où vient la conception actuelle de la culture en France ?

 

Gilbert Le Guillou :

En 1958, les seuls pays qui possèdent un ministère de la culture sont des dictatures. La révolution culturelle de Mao n'a pas encore eu lieu mais démontrera par la suite le danger de « décréter » ce qui fait culture.

 

En France, cependant, Charles de Gaulle fraîchement élu président de la République tient à faire entrer André Malraux dans son gouvernement. Ce dernier aurait rêvé des affaires étrangères mais il est jugé trop peu diplomate pour ce ministère.
Pour faire rayonner la France dans le monde, Malraux finit par accepter l'idée d'un ministère de la culture. Son conseiller Pierre Moinot en a quant à lui une idée précise : le ministère de la culture doit réunir le portefeuille des arts et lettres et des structures d'éducation populaire, y compris municipales.

Mais ce regroupement ne se fera pas. Les réticences à la têtes du réseau d'éducation populaire sont trop fortes, qu'elles viennent de Michel Durafour, inventeur des maires adjoints à la culture, ou de Maurice Herzog, secrétaire d'état à la jeunesse et aux sports.

 

Emile Biasini trouve la solution. Puisqu'on ne peut fusionner arts, lettres et éducation populaire, on aura :

  • la diffusion et la création artistiques au ministère de la culture,

  • la pratique amateur populaire et la formation... ailleurs, notamment au secrétariat d'État à la jeunesse et aux sports .

 

Malraux peut alors mettre en œuvre sa conception de la culture, axée sur l'image d'une « cathédrale » : il faut exposer les œuvres et, par leur rayonnement, elles éclaireront les consciences. Le peuple devient alors un public, celui des « maisons de la culture » qui elles deviendront en 1991 les « scènes nationales ».

 

Ouverture culturelle mais fermeture sociale

 

Quelles ont été les conséquences de cette conception de la culture ?

GLG :

Il faut bien se rendre à l'évidence, la contemplation des œuvres, ça ne suffit pas pour s'éduquer.

Le peuple boude ces lieux culturels, en tout cas les classes sociales les plus modestes ne viennent guère y élever leur conscience. Les chiffres des pratiques culturelles des Français régulièrement rapportés par la Documentation Française le montrent bien.
La mixité sociale des publics des scènes nationales, centres d'arts ou conservatoires reste une chimère.
Seuls les musées et monuments semblent attirer un public plus diversifié socialement.

Pourquoi cette fermeture sociale des lieux de culture ?

 

La qualité de l'offre culturelle n'est pas en cause. Elle est même plutôt ouverte et multiple. Mais le public peu familier de ces structures lui associe encore trop de codes ou de savoir-être. On se pose encore la question de « comment s'habiller pour aller au théâtre ». La fréquentation majoritaire par des classes moyennes supérieures renforce sans doute les barrières mentales et la fermeture sociale.

Et la création des médiateurs culturels dans les années 1980 n'aura pas réussi à ouvrir socialement ces lieux de culture, si ce n'est par le biais de l'école.

 

L'entre soi

 

La culture s'est institutionnalisée dans des équipements qui structurent toutes les villes, et dans des lieux où la classe supérieure se retrouve « entre soi ».
Comme les collectivités territoriales ont repris la politique étatique ; la distinction – au sens de Bourdieu - s'est donc opérée partout.

Et en tranformant le peuple en public, les acteurs culturels ont perdu la volonté d'éduquer vraiment.

 

Médias à l'unisson

 

Dans les médias bien sûr, pas de remise en cause de cette conception élitiste et restreinte de la culture.

Par exemple, les modes de management, ce sont aussi des phénomènes culturels ; mais les médias rangent ça dans les « questions de société » et quand ils évoquent la culture ce n'est qu'au travers des agendas de spectacles ou d'expositions.

L'alibi économique

 

Il est cependant un cas dans lequel on envisage la culture différemment, c'est quand on réalise qu'elle est un secteur économique.

 

GLG :

On a alors inventé l'expression assez terrible d' « industrie culturelle ».
La culture devient alors un enjeu économique, elle participe de l'image de marque d'une collectivité et dope le tourisme.
Mais on ne s'interroge pas davantage sur le fond.
Au contraire, on dilue la culture dans une notion plus vague où les loisirs viennent jeter le trouble.

 

L'inefficacité politique

 
La culture est-elle un rempart contre les extrémismes et les obscurantismes ?

 

GLG :

Dès 1958, droite et gauche ont convergé vers l'idée que l'éducation et la culture élèvent la conscience citoyenne et freinent les extrémismes politiques.
Pourtant, c'est loin d'être toujours vrai : après tout, les cadres du régime de Vichy ou ceux du Front National ne sont pas incultes. Ils sont avocats, professeurs d'université ou énarques...

 

 

Extension du domaine de la culture

 
En quoi réduire la culture aux arts est-il un problème démocratique ?

 

GLG :

À force de réduire la culture aux arts et de concevoir la culture comme une « présentation » à un public, on a confisqué la culture au peuple et on a laissé tomber l'éducation populaire.

Tout ce qui relève des pratiques populaires, et tout ce qui touche à des domaines non artistiques a été exclu des politiques culturelles en France.
Même quand on s'intéresse à la culture populaire, c'est uniquement appliqué au domaine artistique : rap, street art, graff...

 

Or, si on prend la définition sociologique de la culture, c'est à la fois :

  • ce qui fait unité à l'échelle d'un groupe "ce qui est commun à un groupe d'individus" et "ce qui le soude",

  • ce qui fait diversité à l'échelle du monde : c'est ce qui distingue les groupes d'hommes (puisque ce n'est pas la race).

Il faut donc reconnaître que la langue, l'histoire, les sciences et techniques, les modèles économiques relèvent du domaine culturel, car il est question aussi de traditions, de croyances, de valeurs et de modes de vie.

Dans le fond, qu'est-ce qu'un phénomène culturel ?

GLG :

C'est un phénomène qui change profondément les façons de vivre du groupe.

Or, d'où vient le principal changement de notre société ces dernières années ?

Et bien d'internet ! Voilà un phénomène culturel d'importance.

Alors que si on se pose la même question dans le domaine des arts, on ne trouvera rien de cette ampleur … on peut le regretter (ou pas) mais c'est un fait.

Comment alors rendre la culture au peuple ?

GLG :

Mon propos n'est pas destiné à nier l'importance des artistes et de la création artistique, mais il faut vraiment se poser la question de l'institutionnalisation des structures, du financement de la culture et du fonctionnement des structures.

Par exemple, les Fablabs dans lesquels des gens viennent s'initier aux logiciels libres ou à l'informatique, c'est de la culture. Et leur public est bien différent de celui des théâtres. Il faudrait donc que ce type d'opération et de lieux entre dans le champ de la politique culturelle.

Idem pour les pratiques artistiques, il en existe une foultitude qui se font hors des institutions mais qui ne bénéficient d'aucun soutien, ou alors très occasionnellement, quand elles œuvrent sur une thématique à la mode.

Et surtout, il faut penser la culture de façon plus globale, diffuser la culture politique, historique ou économique.
Songez qu'à la Libération, il a existé un ministère de l'éducation politique ! Il était destiné à entretenir en permanence le débat démocratique et à construire cette notion de culture commune. Son existence a été de courte durée.

 

Propos reccueillis par Tous Curieux/Histoire de son

Sur le même sujet, pour comprendre en profondeur - et dans la bonne humeur - le point de vue de Gilbert Le Guillou.

Franck Lepage de la Scop Le Pavé, dans sa conférence gesticulée Inculture(s) "l'Éducation Populaire, Monsieur, ils n'en ont pas voulu"

 

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